PRÉAMBULE

Fin 2007, je me préparais à filmer Siné…
Le premier tournage, en décembre 2007, fut l’achat d’une concession avec sa femme (ma mère) et Benoit Delépine au cimetière Montmartre. L’idée, partager sa tombe avec une trentaine d’anars, de provocateurs !
La scène a un parfum de comédie italienne…
En 2007, Siné reste un rebelle de 79 ans. Intègre. Le temps ne l’a pas tiédi. Il est pourtant fatigué. Il tient une rubrique régulière dans Charlie Hebdo depuis près de 15 ans mais sa vie s’écrit plutôt au passé : ses rencontres avec les grands du siècle : Prévert, Malcolm X, Fidel Castro, Ben Bella, Jean Genet ou Picasso… La création de Siné Massacre en 62 ou de L’Enragé en 68 ; ses engagements pour L’Algérie ou les causes perdues.
Et puis, cette chronique en juillet 2008, dans Charlie Hebdo sur le fils Sarkozy qui par arrivisme, allait se convertir au judaïsme pour épouser une milliardaire…Et l’accusation d’antisémitisme.
L’homme en colère, mène la bataille. A 80 ans, sous oxygène, boycotté par les médias traditionnels, le dessinateur, soutenu par 30 000 signataires sur internet, avec l’aide de sa femme, le soutien de Guy Bedos, Gisèle Halimi, Michel Onfray, Edgar Morin, Plantu et bien d’autres encore, va faire face à un procès et créer Siné Hebdo dans la foulée.
Il fonde le journal avec 2 400 euros, transforme son salon en salle de rédaction et sa salle à manger en maquette. Les 140 000 exemplaires du premier numéro partent en quelques heures.
Les anticolonialistes, anarchistes, gauchistes de tous poils se fédèrent autour de lui avec internet. Le phénomène le dépasse. Il incarne la résistance contre le politiquement correct qui s’abat sur l’hexagone. A son procès, à Lyon, ses détracteurs soutiennent que Desproges ou Reiser n’auraient plus droit de cité. Le jugement affirmera l’inverse.
Pendant toute cette période, j’ai filmé auprès de lui. Je l’ai filmé combatif comme je l’avais connu autrefois, ne baissant jamais la garde, n’ayant peur de rien, injuste parfois, de mauvaise foi souvent, mais aussi généreux, tendre, drôle, fragile…
Ce dernier combat éclaire ceux du passé. Tout au long de sa vie, cet anar aura collectionné les poursuites judiciaires, non sans une certaine fierté : offense au Président de la République, c’était sous De Gaulle, injure publique envers l’armée, diffamation envers la police. Roland Dumas, le défendra en 1963 - outrage aux mœurs - pour un dessin paru dans Siné Massacre,
- Comme ils ne pouvaient pas me coincer sur l’Algérie, ça aurait fait trop de barouf, ils m’ont poursuivi pour un dessin de cul.
Il est aussi poursuivi dans les années 90 - pour propos antifrançais ! - tenus lors d’une émission télévisée consacrée aux anciens combattants !
La fin de l’histoire, tous la connaissent, le procès le lave de l’infamie et Siné Hebdo dépasse dès son premier numéro les ventes de son concurrent Charlie Hebdo.
L’anar devient un symbole !
Le film est fait de cette année incroyable en y mêlant ses souvenirs, ses dessins, la musique. Les aller-retour entre passé et présent construiront par petites touches un portrait cohérent d’un homme intègre plein de contradictions. D’un artiste aussi.
Le point de vue est intime. Pas de procès à charge ou à décharge. Pas de point de vue « sur ». Mais des échanges, des disputes, des histoires, des amitiés... Siné n’a jamais trahi, même s’il avoue s’être beaucoup trompé - il s’est fait expulsé de Cuba, a eu un procès en Chine, est déçu par le FLN...
Et pourtant, il recommencerait à l’identique.
Ses engagements d’hier, sont ceux d’aujourd’hui. Au fond, il n’a jamais changé.
Pour son combat à coups de crayons, il a inventé un style. Sa férocité, il la tient de son immense tendresse pour tous les opprimés. Alors, il rage contre les nantis de tous poils.
L’homme du « journal mal élevé » a de sacrés principes.

Stéphane Mercurio - Janvier 2010

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